23 mars 2010

Méduse et la naissance des reptiles

 

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     Après cette débauche de couleurs, une débauche de mots: un extrait du poème de Lucain, La Pharsale, une épopée latine du Ier siècle après J.-C. Ce passage évoque l'origine mythique des serpents sur la terre: ils seraient nés du sang de la tête de Méduse, décapitée par le héros Persée...

     Le poème de Lucain est souvent qualifié de décadent; il se caractérise à coup sûr par sa préciosité, et n'est que peu lu aujourd'hui, si ce n'est par les spécialistes du genre.

     Lucain écrivait à l'époque de Néron, l'empereur artiste et sanguinaire, et la centaine de vers qui suit a un goût de cruauté et de raffinement qui correspond bien à cette époque troublée.

 

     Aux derniers confins de la Libye, là où la terre brûlante reçoit l’Océan bouillonnant sous les feux du soleil couchant, s’étalaient les terres incultes de Méduse, fille de Phorcys. Nulle toison de feuillages ne les recouvrait, elles n’étaient pas attendries par la charrue, mais hérissées de roches nées du regard de leur souveraine. C’est d’abord dans la chair de celle-ci que la nature malfaisante instilla de violents poisons  ; surgis de sa gorge, des serpents dardaient leur langue vibrante avec des sifflements stridents, se répandaient en ondoyant sur ses épaules à la manière d’une chevelure de femme, fouettant le cou de Méduse alors ravie; sur son front des couleuvres se dressaient toutes droites, et sous le peigne s’écoulait de cette chevelure un poison vipérin. Méduse a ceci de sinistre que tous peuvent la regarder impunément ; car qui a jamais eu le temps de sentir l’épouvante devant la gueule et la face du monstre ? A qui, de ceux qui la regardent en face, Méduse laisse-t-elle le temps de redouter la mort ? Elle arrache la vie hésitante, précipite le destin et devance la crainte ; l’âme reste prisonnière des membres morts, les mânes paralysées sont retenues sous les os pétrifiés. La chevelure des Euménides n’engendre que la folie ; les stridents aboiements de Cerbère, le chant d’Orphée a pu les adoucir, et le fils d’Amphitryon put voir l’Hydre au moment de la vaincre ; mais ce monstre, lui, a terrifié son père Phorcys, seconde divinité des eaux, sa mère Céto et ses propres sœurs les Gorgones ; il a pu menacer ciel et terre d’une paralysie étrange, menacer de pétrifier le monde entier. Les oiseaux, brutalement alourdis, tombèrent du ciel ; les bêtes sauvages se figèrent dans la roche, et les peuplades voisines d’Ethiopie prirent la rigidité de figures de marbre. Aucun être vivant ne soutient son regard, même les serpents de sa tête se détournent de la face de la Gorgone. C’est elle qui changea en roc le titan Atlas qui supporte les Colonnes d’Hespérie ; et quand le ciel jadis était sous la menace des Géants se dressant sur leurs jambes à l’aspect de serpents phlégréens, c’est elle, la Gorgone, placée au centre de l’égide de Pallas, qui les changea en montagnes et mit fin à leur guerre formidable avec les dieux.

     Lorsque le fils de Danaé né d’une pluie d’or, Persée, porté en ce lieu par les ailes parrhasiennes de l’Arcadien, inventeur de la cithare et de la palestre où coule l’huile, s’éleva soudain dans les airs, emportant dans son vol rapide le cimeterre crochu du Cyllène, rouge déjà du sang d’un autre monstre, la chaste Pallas vint en aide à son frère ailé contre la promesse de la tête du monstre : elle ordonna à Persée , parvenu aux confins de la Libye, de se tourner vers le lever de Phébus, et de ne traverser le royaume de la Gorgone que le visage détourné ; elle mit dans sa main gauche un bouclier brillant de l’éclat fauve du bronze, dans le reflet duquel elle lui ordonna de regarder Méduse la pétrifiante. Mais le sommeil qui la livrerait au repos éternel de la mort ne l’envahit pas tout entière : une grande partie de sa chevelure veille, des serpents se dressent pour défendre sa tête, les autres pendent voilant son visage et ses yeux enténébrés. Pallas guide elle-même le héros qui frémit, sa main droite dirige le cimeterre de Cyllène qui tremble au bras de Persée dont le visage est détourné, et tranche la tête à la naissance du large cou plein de couleuvres. Quelles physionomies prit alors la tête de la Gorgone frappée par l’arme crochue ! J’imagine tout le venin qu’elle vomit, toutes les morts que ses yeux répandirent ! Même Pallas ne put regarder, et le visage de Persée détourné se fût glacé, si la Tritonienne n’avait étalé l’épaisse chevelure et masqué de couleuvres les yeux.

     Alors le vainqueur ailé s’enfuit dans les airs en emportant la Gorgone ; il songeait à abréger sa route et eût fendu l’air au plus court en survolant les villes d’Europe, mais Pallas lui ordonna de ne pas causer de dommages aux terres fertiles et d’épargner les peuples. Car qui n’eût levé les yeux au passage d’un tel être ailé ? Il se règle alors sur le zéphyr, et survole la Libye, terre où rien ne pousse, abandonnée aux astres et à Phébus ; le soleil en son cours darde ses rayons sur elle et calcine son sol ; nulle part la nuit n’envahit aussi haut le ciel, éclipsant la lune quand cet astre, oubliant les chemins obliques, va droit parmi les constellations, sans allonger son ombre, sans s’incliner davantage vers Borée ou Notus.

     Pourtant, cette terre stérile, ces guérets où rien de bon ne croît, absorbent la sanie empoisonnée dégouttant de Méduse, la terrible rosée d’un sang monstrueux, que la chaleur avive et cuit dans le sable pulvérulent. Alors la corruption fait lever de la poussière l’aspic somnifère, le premier à sortir du sable sa tête au cou gonflé. Le sang qui le forma est plus riche que pour aucun autre serpent, plus épaisse la goutte de venin tombée du monstre. Le poison en lui est plus concentré qu’en nul autre. Avide de chaleur, il ne migre pas naturellement vers les régions froides, il ne s’aventure pas au-delà des sables du Nil. […] Puis voilà que déroule ses anneaux écailleux celui qui ne laissera pas une goutte de sang à ses malheureuses victimes, l’hémorrhoïs démesuré; puis voilà le chersydre, que sa nature destinait à habiter les plaines équivoques des Syrtes, puis ce sont les chélydres, qui laissent sur leur passage une traînée fumante, et le cenchris qui glisse toujours de manière rectiligne ; ce serpent a le ventre moucheté de couleurs plus diverses que l’ophite thébain. Naissent encore l’ammodyte que sa couleur ne distingue pas des sables brûlés, les cérastes dont la corne se tord en une course indécise, la scytale, seule à muer, au temps des premiers frimas, la brûlante dipsade, la lourde amphisbène que déséquilibre sa double tête, le natrix qui contamine les eaux, les jaculus ailés, le pareas, qui se contente de labourer ses traces de sa queue, le prester dont la gueule fumante est béante d’avidité, le seps délétère qui dissout les os avec les chairs, celui enfin qui terrifie tous les autres monstres de ses stridulations, qui tue avant d’empoisonner et fait fuir au loin les autres, le basilic, roi des sables déserts. Vous aussi, puissances inoffensives, serpents qui rampez sur toutes les terres, dragons dont la robe a l’éclat de l’or, la brûlante Afrique vous rend venimeux : fendant les hauteurs de vos ailes, à la poursuite de troupeaux entiers, vous brisez dans vos anneaux des taureaux monstrueux ; même l’éléphant, malgré sa taille, n’est pas à l’abri. Vous décimez toutes les créatures, et n’avez nul besoin de poison pour semer la mort.

(Extrait du chant IX, vv. 624-733, traduit par mes soins)

14:21 Écrit par Nathan dans Bestiaire | Commentaires (0) | Tags : reptiles, citation, texte, faune, lucain | |

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