31 mai 2010

La politique du regard

 

L'envol

Envol - échassier

 

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" [...] En dépit de cette assimilation si commune et si irréfléchie que l'on fait de lui avec la pure abstention, le regard est bel et bien la forme la plus élémentaire d'engagement. Oh! certes, celui qui regarde sait bien qu'il n'a pas compétence universelle (à d'autres toutes sortes d'actions et d'agitations au milieu des hommes, et des événements, et des choses), pas davantage qu'il ne revendique pour lui-même une once du pouvoir qui s'attache à bien des efficacités contemporaines, réelles ou plus souvent illusoires, une once de ce pouvoir mondain dont il semble parfois que la faculté de voir lui soit inversement proportionnelle, comme s'il avait acheté au prix de la cécité l'assurance de s'imposer et de parvenir à des fins sordides. Celui qui regarde sait pertinemment, en revanche, qu'il est de sa compétence de regarder, que rien n'est a priori extérieur à l'orbe que ses yeux ne cessent d'agrandir, qu'il n'est rien qui soit étranger au domaine seigneurial de son regard (l'exercice du regard étant évidemment la forme la plus débonnaire de royauté), qu'il n'est rien, en conséquence, qui ne le regarde pas. Comment, dès lors, et si éloigné qu'il soit, en apparence, de cette agitation des hommes et des choses que l'on appelle communément la "politique", la portée de son regard ne serait-elle pas (et, encore une fois, sans qu'il fasse rien exprès) d'essence politique, mais selon l'acception originelle du terme, qui est de haute naissance, comme on le sait?

[...] Celui qui regarde s'édifier la cité des hommes contribue bel et bien à son édification, à son entretien, à sa salubrité, à son avenir, cet avenir dût-il passer par un orage. Par son simple regard, par le service ordinaire de son seul regard, il est l'édile du monde entier. [...] Glaukôpis, c'est-à-dire "au regard brillant", Athéna est aussi Erganè, c'est-à-dire "artisane". Le regard est en somme la plus sage autant que la plus délicate des industries. Rien ne se construit ni ne s'assemble que quelqu'un ne soit là, dont l'unique exercice soit d'assister. Rien, à commencer par le monde lui-même, en son entier, puisqu'il ne vient à l'existence et à l'unité qu'à vue d'œil, que par la présence attentive et bienveillante de cette Sagesse sans commencement qui confesse ainsi son propre et unique travail. [...] Secrètement affiliés à cette Sagesse, elle-même filiale, les hommes de regard sont architectes: au milieu des machines, leur regard tout seul est levier, comme au milieu de la matière, tout seul, il est levain. En se posant sur le monde avec effort (mais un effort qui ne fait pas le moindre bruit), il pose quelque chose qui s'apparente à une première pierre: mieux encore, il est lui-même la première pierre sur laquelle d'autres édifieront. [...] De même que les portes et les fenêtres, loin de représenter des enjolivements inefficaces ou de simples superfluités, entrent de plein droit dans la structure de la maison et lui sont organiquement nécessaires, de même les êtres de regard - les "religieux" du regard - entrent dans la structure du monde et la définition de la société."

 

François Cassingena-Trévedy, moine de Ligugé,

Etincelles III, 2006-2009, Editions Ad Solem, 2010

 

temple zen

Temple zen, Kyoto

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